Aristarque de Samos : un astronome méconnu
Devon Hamilton PhD – Chercheur principal en Physique
Octobre 2002
Adaptation française
Galilée, Kepler, Copernic, voici trois noms dignes de figurer au
panthéon de la science. Chacun de ces savants a contribué à ce
qui est considéré comme la plus grande révolution scientifique
de l’histoire : la découverte de la rotation de la Terre autour
du Soleil. Avec cette théorie, la Terre a perdu son statut de centre
de l’Univers et depuis on ne cesse de l’en éloigner, la
cosmologie moderne ne reconnaissant pas de centre à l’Univers.
Bien que l’on rende hommage (à juste titre) à ces trois
astronomes pour avoir contribué à déterminer notre «place» dans
l’Univers, c’est Aristarque de Samos (découvrez Samos à http://fr.encyclopedia.yahoo.com/articles/s/s0000971_p0.html) qui est à l’origine (du moins en Occident) d’une démarche
scientifique visant à prouver que la Terre n’était pas
le centre de l’Univers.
Aristarque est né vers 310 av. J.-C., environ 12 ans après
la mort d’Aristote (biographies : http://coll-ferry-montlucon.pays-allier.com/gdscient.htm).
Très peu de ses travaux en mathématiques et en astronomie subsistent
aujourd’hui. Ce que nous en savons, nous l’avons appris par les écrits
d’auteurs qui ne partageaient pas nécessairement son point de
vue sur l’Univers. Aristarque aurait été le premier à penser
que la Terre tournait autour du Soleil, ce qui était une hérésie
pour les aristotéliciens qui dominaient la science grecque et plus
tard romaine.
Selon Aristarque, la Terre orbitait autour du Soleil en un cercle parfait
et tournait sur son propre axe, ce qui expliquait le mouvement quotidien
et annuel du ciel de nuit. Cette théorie allait à l’encontre
des convictions religieuses et philosophiques de l’époque formulées
par Platon et Aristote. La science en tant qu’étude de l’Univers
en était à ses balbutiements et l’on n’imaginait
guère que l’on puisse réfuter ou soutenir une hypothèse
par l’expérimentation et l’observation. On rejetait l’observation
en faveur de ce que les physiciens appellent des «expériences
imaginaires» (gedanken experiment), qui ont donné naissance à quantité d’idées
fausses, par exemple qu’un objet lourd tombe plus vite qu’un
objet léger (une erreur corrigée quelque 18 siècles
plus tard par Galilée).
Cependant, si Aristarque avait raison en ce qui concerne la rotation de
la Terre autour du Soleil, son hypothèse avait été rejetée
pour des raisons valables. Et il y a là une leçon importante à tirer
pour tous ceux qui étudient les sciences : toutes les idées,
toutes les théories et toutes les conclusions scientifiques sont conditionnelles
par nature.
Serait.
Pourrait.
Peut-être.
Devrait.
Potentiellement.
Éventuellement...
Autant de mots que l’on trouve régulièrement dans tout
travail scientifique. Les scientifiques ne sont jamais complètement
sûrs, car il est toujours possible que de nouvelles observations les
forcent à rejeter leurs conclusions précédentes. Finalement,
ce sont les faits qui doivent primer.
En sciences, une théorie est bien plus qu’une supposition ou
une idée. C’est une explication proposée pour des phénomènes
observés. Elle est basée sur toutes les observations
et doit tenir compte de tous les résultats de l’expérience.
Elle doit aussi pouvoir être testée et doit générer
une proposition vérifiable. Une théorie qui ne remplit pas
ces conditions est abandonnée. Si l’expérience est un
succès, la théorie est acceptée provisoirement pendant
que de nouveaux tests sont élaborés. En sciences, les théories
et les idées sont constamment débattues et testées.
Parfois l’une d’elle est sauvée en y apportant des modifications,
d’autres fois elle est complètement rejetée et une nouvelle
voit le jour.
Dans le cas d’Aristarque, son hypothèse sur la
rotation de la Terre autour du Soleil expliquait le mouvement nocturne et
annuel des étoiles.
Mais elle contenait aussi la proposition suivante : lorsque la Terre tourne
autour du Soleil, la position apparente des étoiles devrait varier
légèrement. Si vous observez le ciel ce soir et notez la position
d’une étoile, vous constaterez, si vous l’observez dans
six mois, qu’elle s’est légèrement déplacée.
Il s’agit d’un déplacement angulaire apparent qui résulte
du passage de la Terre d’un côté à l’autre
du Soleil.
Ce phénomène, qui s’appelle la parallaxe, est facile à observer.
Tendez la main devant vous avec le pouce levé. Fermez un œil
et regardez votre pouce. Rouvrez-le et, en fermant l’autre, regardez à nouveau
votre pouce : il semble avoir changé de place. En passant d’un œil à l’autre,
ce n’est pas votre pouce qui s’est déplacé mais
votre point d’observation. Le même phénomène se
produit lorsque la Terre tourne autour du Soleil. Observer la position d’une étoile
quand la Terre se trouve d’un côté du Soleil puis de l’autre,
revient au même que de regarder votre pouce d’un œil puis
de l’autre.
Lorsque Aristarque a proposé son hypothèse héliocentrique,
certains mathématiciens ont accepté l’idée d’une
parallaxe, mais n’ayant pu l’observer, ils ont rejeté ce
modèle. Et si pour beaucoup de ses rivaux, l’idée que
la Terre orbite autour du Soleil était rejetée pour des motifs
qui n’avaient rien à voir avec la science, d’autres avaient
des raisons scientifiques.
Alors, pourquoi Aristarque n’a-t-il pas réussi à mesurer
une parallaxe? Il pensait, avec justesse, que les étoiles étaient
trop éloignées pour que l’effet de parallaxe soit perceptible.
Ce phénomène peut être vérifié avec l’expérience
utilisée précédemment. Cette fois, tenez votre pouce à différentes
distances de votre visage. Vous constaterez que plus vous le tenez éloigné,
moins il a l’air de se déplacer. Et si vous pouviez tendre le
bras indéfiniment, le déplacement serait si infime qu’il
serait imperceptible. C’est pareil pour les étoiles : elles
sont tellement éloignées que l’on ne peut mesurer le
déplacement angulaire à l’œil nu. Aristarque aurait
proposé cette explication, mais sans pouvoir la prouver. De plus,
elle allait à l’encontre de la conception aristotélicienne
de l’Univers. En dehors d’Aristarque, personne n’acceptait
la notion que les étoiles soient tellement éloignées,
ni même qu’il y ait de telles distances.
Finalement, le modèle héliocentrique a été rejeté car,
s’il offrait une explication de l’apparence du ciel de nuit et
de ses changements, il ne pouvait être testé avec les instruments
de mesure de l’époque.
La recherche scientifique est riche en enseignements. Une idée scientifique
est acceptée ou rejetée en vertu de sa seule valeur scientifique.
Des raisons religieuses, politiques ou philosophiques ne peuvent être
invoquées pour rejeter une idée. Une bonne théorie doit
expliquer ce qui est observé et doit pouvoir être testée.
Dans la négative, il faut la rejeter ou la modifier.
Dans le cas d’Aristarque, il a suggéré, en guise de
modification, que les étoiles étaient trop éloignées
pour que l’on puisse mesurer leur parallaxe à l’œil
nu. Dès lors, son hypothèse ne pouvant pas être testée,
on ne pouvait plus la considérer comme une théorie. La parallaxe
annuelle qui résulte de la rotation de la Terre ne sera mesurée
qu’au 19e siècle, bien après l’invention du télescope.
L’observation d’une parallaxe allait ainsi devenir la preuve
irréfutable du modèle héliocentrique, bien qu’il
soit déjà largement accepté à cette époque à l’appui
d’autres tests d’observation et à cause des défauts évidents
du modèle géocentrique.
L’idée d’un Univers dont le Soleil serait le centre n’a
pas été la seule contribution d’Aristarque. Il a aussi
utilisé la géométrie pour estimer la taille de la Lune
et du Soleil et la distance qui les sépare de la Terre. Si ses mesures
et distances se sont avérées 10 fois moindres qu’en réalité,
c’est à cause de la piètre qualité des moyens
d’observation de l’époque, mais son raisonnement scientifique
et géométrique était juste.
On sait très peu de choses sur Aristarque aujourd’hui et il
reste un personnage mineur de l’histoire de la science. La majorité de
ses travaux a été détruite au cours des siècles,
probablement dans l’un des incendies de la grande Bibliothèque
d’Alexandrie. (Pour plus de renseignements
sur une des plus importantes bibliothèques de l’histoire : http://fr.encyclopedia.yahoo.com/articles/ni/ni_678_p0.html.)
Copernic a peut-être été influencé par des références à Aristarque
dans les textes d’Archimède et de Plutarque qu’il a dû lire
lorsqu’il était étudiant en Italie pendant la Renaissance.
Quoi qu’il en soit, si les travaux d’Aristarque n’avaient
pas été détruits, nous aurions peut-être découvert
plus tôt que nous n’étions pas le centre de l’Univers – un
changement de perspective qui a des retentissements jusqu’à nos
jours.
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